Le quatrième mur

mardi 13 septembre 2016
par  sylvain
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Samuel était arrivé dans nos vies alors que nous étions jeunes et révolutionnaires. On savait de lui qu’il était grec, et qu’il avait fui son pays du fait des colonels. C’était devenu mon ami, nous luttions ensemble pour qu’existe un monde meilleur. Nous parfois avec insouciance, lui toujours avec sérieux.

Et puis je me suis marié, et nous avons eu une fille. J’ai changé ma vision sur la construction d’un monde meilleur. Et puis Samuel est venu me demander de l’aider.

Il avait le projet de monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth, avec des acteurs de chacune parties au conflit. Il avait commencé, et trouvé les acteurs principaux. Et puis il avait appris qu’il avait un cancer. En phase terminale. Alors, il fallait que j’aille finir le boulot, négocier avec chaque partie un lieu neutre pour les répétitions et le spectacle, la participation des acteurs, peut-être aussi un cessé le feu pour la représentation.

Tout seul, sans parler un seul mot d’arabe.

Je suis allé à Beyrouth une première fois, négocier au nom de mon ami mourant, rencontrer tous les acteurs, et leur offrir un exemplaire du livre. Le projet a pris forme.

Je suis retourné à Beyrouth, quelques semaines plus tard, pour monter une répétition. Qui s’est faite. Malgré la haine entre les personnes, les personnages se sont mis à exister. Et puis il y a eu Sabra et Chatilla. Antigone a été violée et tuée, j’ai vu son corps supplicié, attaché avec des barbelés.

Je suis revenu à Paris, mais mon cœur est resté à Beyrouth. Au point que je ne pouvais plus vivre sans y être. J’y suis retourné. Les autres acteurs aussi étaient morts, parfois sans qu’ils le sachent, mais leurs yeux vides ne trompaient pas. Et moi aussi, je suis resté. Mort.


Commentaires

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dimanche 15 janvier 2017 à 18h16 - par  sylvain

Autant les Goncourt "adulte" sont généralement des livres packagés pour ce prix, autant le Goncourt des Lycées identifie des bouquins moins commerciaux.

Ici, c’est particulièrement vrai. L’histoire est prenante, et l’écriture est fluide, ce qui donne un réel plaisir de lecture.

Il reste néanmoins, quand on ferme l’opus, comme une amertume.

Car au fil des pages, on s’est identifié au héros, insidieusement, du fait de la qualité de l’écriture. Et on se prends à se questionner sur la vacuité de nos vies confortables quand, pas très loin de nous, d’autres êtres humains vivent au quotidien des tragédies effrayantes. On se prends à rêver de paix dans ces pays martyrs, on se prends à se rappeler que les religions devraient rapprocher les hommes au lieu de les opposer.

Mais ce que l’opus ne dit pas, c’est qu’on ne fait le bonheur de personne sans son accord. Et que finalement, nos vies probablement futiles représentent un exemple, un équilibre démontré entre des lois, des croyances et des nationalités. Que nous avons créé l’un des plus grand espaces de liberté et de paix, en dépassant les clivages qui pourtant, en Europe, ont amené sur les 20 derniers siècles, les tueries les plus atroces et les plus déchainées.

Finalement, je ne suis pas sûr que la compassion pour ces peuples qui souffrent soit la meilleure solution. Aujourd’hui, l’avis qui prévaut serait qu’il est nécessaire d’intervenir (Iran, Irak, Afganistan, Lybie...) pour amener notre modèle dans ces pays, tout en refusant l’accueil des réfugiés.

Ce que nous dit M. Chalandon, c’est qu’on ne peut pas intervenir dans une tragédie, elle doit se dénouer dans la douleur, entre les acteurs eux-mêmes.

Il faut ajouter qu’il est nécessaire de prendre soin des enfants, notamment pour leur montrer qu’il existe des façons non tragiques de vivre.

Je rêve d’un opus qui montrerait l’image de l’Europe telle qu’elle est vue d’ailleurs, à la fois attirante et repoussante, et qui permette d’espérer qu’en d’autres lieux, des espaces similaires verront le jour.

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