Eloge du carburateur

dimanche 30 août 2015
par  sylvain
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Le sous titre l’indique : il s’agit d’un essai sur le sens et la valeur du travail.

La thèse de l’auteur au travers de l’opus est que le travail manuel est beaucoup plus enrichissant et responsabilisant que la plupart des activités menées par les hommes sous le vocable de travail, et donc plus à même de leur apporter connaissance, enrichissement personnel et reconnaissance.


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jeudi 3 septembre 2015 à 21h27 - par  sylvain

Un livre de philosophie accessible, compréhensible et traitant d’un sujet de tous les jours, disons le tout net, cela fait un bien fou.

La thèse de l’auteur est simple, le travail manuel est un travail utile, valorisant, qui nécessite intelligence et compétence, dont la maitrise nécessite un apprentissage qui n’est pas accessible à tous (ou du moins, pas à la même vitesse).

Par ailleurs, sa pratique permet à l’individu le développement de relations sociales, de l’apprentissage à la maitrise, pour sa consommation ou sa fourniture.

En conséquence, le niveau d’expertise dans la pratique d’un travail manuel devrait être la métrique de la reconnaissance sociale, puisqu’il est la mesure de l’utilité d’un individu.

Hors ce n’est pas le cas, et l’auteur précise quand, pourquoi et comment cette reconnaissance à été retirée, d’abord par la suppression de l’expertise, puis par le remplacement de celle-ci, perdue, par une autre permettant à des personnes assises dans des bureaux d’organiser cette même pratique par des gestes dénués de sens, mais moins chers (surtout plus rentables).

C’est bon !!!!

Il convient quand même de noter que même si la thèse est indiscutable, elle est partielle et incomplète.

Partielle parce que l’auteur illustre la plupart de ses propos par les métiers de réparation, d’entretien, de maintenance, voire au plus de second oeuvre (des métiers nécessitant un existant assez important pour s’exprimer).

Je partage donc cette thèse sans réserve, mais constate néanmoins que pour réparer, il faut avoir (un vélo, une moto…), et que la possession en nombre suffisant d’objets à réparer suppose un mode de production efficace au sens ou l’objet produit est d’un coût modique. Pour le dire autrement, on ne peut pas envisager de faire de la grande cuisine dans une cantine (mais on peut s’en rapprocher), et il faut bien que des prolétaires fabriquent les Cadillacs que de nobles réparateurs américains vont réparer.

Ce qui pose la question de la répartition de cette richesse manuelle.

Si seuls quelques artisans de haut niveau peuvent accéder à un niveau de vie identique à ceux des traders et managers du modèle social actuel, et que les autres vivent comme des miséreux (que ce soit dans les pays en voie de développement ou dans le même pays, comme des esclaves, ou des banlieusards), la situation sociale globale sera peut être améliorée (moins d’obèses, utilité de chacun), mais le niveau d’équité sociale ne sera pas améliorée.

Incomplète parce qu’il me semble que ce n’est pas le côté manuel d’un travail qui est la mesure de sa valeur, c’est son utilité directe.

Illustrons le propos : nous visons aujourd’hui sous le règne de l’ISO 9001 (qualité) et de l’ISO 14001 (environnement). Chaque tâche de l’entreprise doit correspondre à un niveau d’exigence, et juste celui-là. Pas plus. « On » le mesure (avec parfois une imprécisions supérieure à la mesure), puis « on » tire les conclusions nécessaires en terme de modification des pratiques, des gestes de production, pour revenir à l’objectif de « qualité » ou « d’environnement ».

En poussant ce raisonnement, nous concevons aujourd’hui l’organisation d’une entreprise comme d’une part des robots produisant éventuellement mal selon la bonne procédure, et d’autre part des personnes se réunissant pour déterminer si le niveau de « mal » est trop ou pas assez élevé, puis éventuellement corriger les procédures (bientôt les programmes) activant les premiers. Les premiers ont une utilité, ils produisent, les seconds peuvent être supprimés et remplacés par d’autres organisations, comme la formation (Suède, Volvo) ou la valorisation du geste (Compagnon du Minorange, Bouygues).

Cela peut paraître exagéré, mais je constate dans mon métier une totale perte de repères des jeunes travailleurs dans la plupart des entreprises, et une déresponsabilisation par rapport à « les autres » dont la tâche aurait été de réfléchir.

Cette dichotomie entre l’action de production et la responsabilité qui en découle est venue de paire avec l’émergence de la judiciarisation de nos entreprises. Agissant comme le veux la procédure, celui qui fait (et surtout, son chef, le chef de son chef…) n’est pas responsable et encore moins coupable (il fait son travail comme Rudolf Höß faisait le sien), celui qui traite les écarts a une vision statistique, et pas la connaissance de telle ou telle défaillance qui aurait entrainé des conséquences néfastes : on lui demande uniquement de réagir rapidement, pas plus, et surtout pas d’anticiper.

Nous mourrons bientôt de cette maladie, qui, en dé-responsabilisant l’acteur principal l’empêche de s’accomplir, et donc empêche le corps social de le reconnaitre. La fierté sociale d’une personne se sachant utile à la société n’existe plus, la reconnaissance prends alors d’autres formes, comme l’intégrisme religieux, la consommation de télévision, ou n’importe quelle autre forme d’imbécilité permettant de re-créer une hiérarchie permettant la comparaison et l’émulation.

Enfin incomplète car il serait intéressant de comprendre aussi quelles sont les forces sociologiques à l’oeuvre derrière cela.

Car on peut noter que aussi loin que l’on remonte, la propension des productifs à se faire exploiter est un invariant.

D’abord les agriculteurs, sous des vocables différents, comme esclaves, serf, moujik… La chair à canon, productrice de stabilité, ne fût pas non plus en reste, des hoplites aux armées plus modernes utilisant les renégats, les mercenaires ou les légionnaires. On pourrait même intégrer à cet énumérations les femmes, productrices de descendances, qu’elle fussent les Sabines ou plus récemment des êtres sans âmes, sans possession personnelle, sans droit de vote (1946 en France).

Et la tendance n’est pas arrêtée : les médecins, producteurs de santé suivent la pente, les enseignants, producteurs de savoir, l’ont suivie depuis longtemps, et plus récemment, les informaticiens ont perdu le prestige de la noblesse à laquelle ils croyaient pouvoir prétendre (et les salaires qui allaient avec).

Et tout cela finalement sur des ressorts toujours assez similaires : la capacité de certains à convaincre d’autres qu’ils apportent une solution : clergé (vie éternelle), noblesse (protection physique), managers (promotion méritée), politiques de haut vol (avenir radieux). Jusqu’à une concentration suffisamment forte pour devenir invivable et générer une révolution.

C’est donc un livre à lire. Impérativement.

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